Le désordre extérieur et la paix intérieure

J’avais besoin de me concentrer. De connecter mes ressources intérieures. De recouvrer cette sérénité, seule capable de fournir un ouvrage de qualité. Créer en étant présent. Produire en étant conscient. Retrouver l’apaisement. Cet espace de tranquillité personnelle. Plonger à l’intérieur de soi pour chercher la paix… Celle qui réconcilie.

Alors je me suis isolé dans un café bondé et bruyant. Rien (nul) ne légitime autant à être seul que la présence affirmée d’autrui…

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Un homme debout et un homme couché

Assis confortablement.

Genoux pliés. Chevilles croisées. Coudes déposés.

Je lisais « Un homme debout » de Franck Lopvet.

L’histoire d’un gars qui avait des rhumatismes.

Un livre puissant.

Une véritable claque qui a fini de m’allonger.

Couché inconfortablement.

Lombaires analgésiées. Nuque crispée. Crâne anesthésié.

J’essaye de m’en remettre. De réfléchir aux paradoxes qu’il décrit.

Tout est polarisé. Qu’il dit!

Essayer de se mettre debout, c’est refuser l’état allongé.

Impossible de me relever.

Un homme couché.

 

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Le tatoueur et la châtaigne

Dernièrement, je me suis rendu chez mon tatoueur. Le mec est une crème. Et comme je cherchais des décorations de Noël…

Son nom? Luc.

Luc est tatoueur de père en fils. Né d’une famille de 13 enfants, d’une mère avocate et d’un père flûtiste. Luc a grandi à l’air libre, profitant des larges espaces du centre de Bruxelles. Même s’il a commencé par s’amouracher d’un vieil accordéon à trois rangées qui trainait dans la maison familiale, c’est le tatouage qui l’a pris. Personne n’a jamais vraiment compris pourquoi…

Très tôt, il commença à dévorer les œuvres d’Alain Prost. Une source d’inspiration intarissable. À l’école, Luc passait plus d’heures à gribouiller sur une feuille qu’à jouer à la marelle. Pastels, gouaches, crayons de couleur, tout y passait. Arbres, papillons, chenilles, châtaignes ou copains de classe, tout était sujet pour son talent naissant.

Plus tard, à l’adolescence, son oncle par alliance Công Minh (plus connu sous le sobriquet de « l’équitable »), taxidermiste de métier, lui offrit un djembé… Ce fut le déclic. Luc avait alors 24 ans. Son djembé sous le bras, il décide de devenir tatoueur professionnel.

Je vous passe les détails de sa vie sentimentale. Sandrine. Sa femme. Amour de jeunesse. Rencontre fortuite dans une soirée « Loubards, You Gotta Love It ». Coup de foudre à la troisième Tequila. Rendez-vous pris. Le repas romantique, ce sera à la Pizzeria du coin: « Da Momo ». Une margherita du chef à partager et un pichet de rosé bien glacé… Pesé, c’est emballé. Sandrine ne le quittera plus. 4 marmots plus tard, Luc et Sandrine ne se parlent plus que par onomatopées et tout le monde est ravi.

Mais revenons à Luc.

Même s’il arbore un portrait du groupe suédois Dying Fetus sur l’ensemble de son dos, gras et difforme, Luc est un cœur tendre. Un poète. Il adore sentir la douceur de sa barbe entre ses petits doigts boudinés. Il a une passion non dissimulée pour les coupe-ongles et n’hésite pas à s’affairer à la tâche en public. L’un de ses pêchés mignons? Le tofu en papillotes à l’aneth. Luc ne résiste pas non plus à une petite ballade chez Ikea… Fragments d’une jeunesse à crapahuter au parc de la Porte de Hal.

Luc s’est fait sa petite clientèle. Des loubards et des puceaux, comme il le dit affectueusement. Dans le monde du tattoo, il est connu comme « Luc la Châtaigne ». En effet, il s’est rapidement spécialisé dans l’art de figer les châtaignes sur la peau de ses victimes consentantes. Un artiste.

« Tu sais, Sandrine, je n’y suis pour rien, c’est la châtaigne qui m’a choisi », dit-il souvent (NDLR Luc appelle tout le monde « Sandrine », va savoir pourquoi?). « As-tu remarqué cette forme remarquable? Mince, coriace, brune et brillante. La beauté incomparable de ces traits. Et ce bogue? L’as-tu bien observée? Sandrine… Sais-tu que la châtaigne est un akène, formé d’une masse farineuse enveloppée d’une écorce lisse de couleur brun rougeâtre appelée le tan? Ah ben, non, tu l’ignorais pauvre @&#$!!! Y a rien qui t’intéresse… »

Luc s’emballe toujours un peu, lorsqu’on discute châtaignes. Un poète.

« Mais, attention, celui qui rentre dans mon shop et qui me commande un marron… C’est dans sa tronche qu’il le prend! »

J’essaye subtilement de dévier la conversion. Après tout, j’étais venu pour des décorations de Noël.

Étrangement, Luc n’a rien à m’offrir.

Je m’en vais.

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Le dimanche et le lundi

On est dimanche. J’adore le dimanche, parce que c’est le milieu de la semaine… Ce jour entre le samedi et le lundi, deux espaces temporels qui n’ont rien en commun. Aucune affinité. Deux cultures opposés. Des us et coutumes aux antipodes. Le dimanche est une frontière. Un havre de paix entre deux mondes qui se déchirent. Surtout, lorsqu’il pleut, comme ce jeudi soir.

Peu importe, je n’aime pas les calendriers. Ni les montres d’ailleurs. Encore moins les agendas. J’ai eu une tendresse pour les filofax. Mais cela m’est passé. Un amour de vacances, éteint par la difficulté à trouver des recharges.

Un calendrier… C’est vrai que je n’aime pas ça! Pourtant, j’y suis soumis comme peu. Organisé, fidèle, obéissant, structuré, jaloux, complet. Que veut-il de plus? Me pousser à bout? Il ne me laisse pas en paix. M’appelle sans cesse. Me rappelle. M’alerte. Me conditionne. M’ordonne. Me guide. M’attache. M’enferme.

On est dimanche soir. J’ai pris un café. Un de plus. Pourtant, je préfère le thé. Je voudrais crier, mais, c’est presque Noël et mon sapin dort. Je ne voudrais pas réveiller ses aiguilles. Belles et fragiles. En polymères thermoplastiques. Je voudrais crier, car je devais bosser. J’avais plein de choses à faire. C’est mon calendrier qui le dit.

Alors je n’ai rien fait. Logique.

J’avais plusieurs articles à terminer. L’un d’entre eux cause de soudure thermique et de matériaux réfractaires. C’est un thème de lundi, pas de dimanche. Le dimanche est pour la folie. L’absurdité. L’incohérence et la déraison.

Ce texte est une ruse. Un tour de passe-passe pour gruger mon agenda. Ce tyran. Je tape sur le clavier. Il pense que le travail est fait. Que du contraire…

J’ai pris du retard. Accumulé. Demain matin, mon calendrier va disjoncter… Tant pis, on sera lundi. Un autre monde. Une autre vie!

 

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La routine et le miroir de la salle de bain

Nous sommes le principal vecteur de notre routine. Elle n’est pas notre prison. Nous sommes nos propres geôliers.

Tous les matins, le même visage, les mêmes peurs, les mêmes expressions, les mêmes réactions. Prisonniers de notre corps et de notre esprit, nous reproduisons invariablement les mêmes schémas.

Changer le décor, c’est toujours le même acteur sur les planches. Celui que vous connaissez par cœur. Par raison, surtout. Mais une chose est certaine: vous avez déjà vu ce film précédemment.

Un matin. Un lundi matin. La pluie. Une liste interminable de tâches à faire. Un peu de plaisir. Du travail. Beaucoup de terrain conquis. Quelques surprises au rendez-vous. Le miroir de la salle de bain… Un sentiment de déjà vu. De déjà vécu. Un éternel recommencement.

La routine est une fatalité. Nous sommes le visage de ce traintrain. L’incarnation de cette destinée. Les yeux de ce puit. Impossible d’y échapper.

L’accepter est la seule issue. S’accepter. La connaître. Se connaître. L’aimer. S’aimer…

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Le joueur d’échecs et la surprise

« Je m’appelle Lev. Je suis un joueur d’échecs. J’anticipe. Les coups s’enchaînent dans l’antre de mon crâne avant même que mon cavalier n’ait sauté mon pion. C’est plus fort que moi. Je regarde l’échiquier et les mouvements se déploient dans ma tête. Contre ma propre volonté. Si je bouge ma tour, il déplacera sa reine en E5, je pourrai riposter avec mon fou pour provoquer l’ouverture de son cavalier. Je joue avec les blancs ou les noirs. Indifféremment. Je vois trop loin. Ai-je confiance en mon instinct ? Le faudrait-il ?

La vie est-elle un jeu d’échecs ? Le faudrait-il ? Contre ma propre volonté, j’anticipe. J’agis en pensant aux coups qui vont venir. Je prévois ma riposte et ses effets. La réaction et la surréaction. Contre ma propre volonté. Comme Mirko Czentović, je n’ai pas besoin d’échiquier pour élaborer des tactiques dont je ne veux pas. Nul besoin de pré vert pour appliquer mon 4-4-2. Il se dessine mentalement sans mon consentement. Je n’ai rien demandé, mais je vois déjà les joueurs évoluer. Je sais déjà ce que je leur dirai à la mi-temps, alors que le match n’a pas encore commencé. Mais je veux vivre le match sans tout ça. Mais ni le foot ni les échecs ne sont la vie.

Dans ces moments là, avant l’action, lorsque chaque camp ressent le vent souffler sur le futur champ de bataille, le torse est bombé. La confiance envahit chacun des pores de mes soldats. Je crois en la stratégie, même si parfois elle est inconsciente. Fragile? Cela va fonctionner. Il réagira comme ça et BAM, on passera par le flanc droit. Ou le gauche. L’ouverture, il va la créer. Et moi je vais en profiter ! Pas pour lui faire mal. Non… Mais parce qu’aux échecs, il faut avoir au moins un coup d’avance. Dit-on. Pas pour écraser l’adversaire, mais pour ne pas être soi-même vaincu. La foi en mon plan fait gonfler la confiance en soi. En moi…

Mais aux échecs, comme dans la vie, aucun joueur n’a une vision parfaite du jeu. Je n’avais pas prévu les diagonales de sa reine, alliées au saut de son dernier cavalier. Ni même cette satanée tour et ces mouvements rectilignes. Tout s’écroule ! La réponse attendue n’aura pas lieu. Le château de cartes mental s’effondre au si vite qu’il s’est construit. Aussi instinctivement et machinalement. Mon monde s’écroule. Je m’accroche aux branches pendant ma chute du 33° étage. Réagir… Il va falloir réagir. Ne rien montrer de la déstabilisation subie. Créer l’illusion que le coup prit par surprise avait été prévu. Prendre un crochet dans le menton et sourire, malgré la mâchoire réduite en miettes. Sourire froidement. Avec les dents. La confiance, qui était à midi, est maintenant à 6h.

Être un bon joueur d’échecs, c’est accepter de perdre la partie. C’est voir ses plans s’effondrer sous l’impulsion de l’imprévu. Sous l’action d’une tour ou d’un fou. Tout maîtriser, tout anticiper, c’est construire un château de sable. Pourquoi investir autant d’énergie dans une entreprise aussi fragile ?

Être le sable. Ne pas craindre les pas sur soi. Prendre leur forme, parfois solidement, souvent souplement. L’accepter. Ne pas compter les pieds, plus ou moins amicaux, qui fouleront son étendue. Croire que chacun de ses grains, chacune de ses parcelles jouera le jeu, tirera dans le même sens. Ne pas craindre les empreintes. Les cicatrices. Avoir confiance en la mer, en sa capacité à adoucir ces traces déformantes. Encaisser à la vitesse de la main qui balaie l’échiquier de son revers. Commencer une nouvelle partie. Mieux jouer. Différemment. Sans tactique. Je ne veux plus anticiper. Pas tout. Je veux ressentir le jeu et ses opportunités. Sans que ma confiance ne fasse le tour de l’horloge.

J’ouvre en orang-outang… 1. b4 ! Je ne gagnerai peut-être pas. Peu m’importe… Je veux juste jouer. Encore et encore… »

Lev, ex-joueur d’échecs de l’Ex-URSS

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L’infini et le rectangle de lumière

L’infini est tout. L’élément divin de l’aventure humaine sur Terre. L’infini des possibilités, des explications, des chances, des vérités, des idées et des solutions. Et ainsi de suite. À l’infini.

L’infini est, par essence, non maîtrisable. Un simple préfixe nous fait basculer dans un monde qu’on ne contrôle plus. La différence se résume à deux lettres « IN ».

L’être humain n’a pourtant eu de cesse de tenter d’encadrer l’insaisissable. De lui imposer des limites. De déterminer, préciser, d’encadrer cet espace qui nous échappe. Au cours des siècles, la philosophie, le droit, la politique, la science se sont occupés de l’infini.

En vain. On ne peut battre l’infini. L’homme est limité au monde fini, peut-être. Mais l’infini continue d’exister, par ailleurs. Sans nous, puisque, si nous pouvons le concevoir avec nos moyens limités, nous préférons nous en détourner.

Pourtant, l’infini est là, présent chaque matin. Lorsqu’on choisit de lever les yeux au Ciel. De porter son regard à 360 degrés. De scruter un visage. Une infinité de détails peuvent accrocher notre attention, d’innombrables sentiments et idées peuvent nous traverser. Nous percuter. Nous emmener ailleurs. Partout. À l’infini. La tête qui tourne. L’expérience de l’infini, c’est ce vertige.

Ce matin encore, l’homme a préféré s’en écarter. Le carcan est désormais de plus en plus technologique. Il fait quatre ou six pouces, voire plus. Ces rectangles de lumière sont le cadre, la finitude de notre monde actuel.

 

 

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