La peur et la vie

Par peur de mourir, il a arrêté de vivre. Par peur de ne plus vivre, il s’est mis à rêver. Par peur de ne pas concrétiser ses rêves, il a commencé à oublier. Par peur de ne plus se souvenir, il a fermé ses yeux.

Il les a ouverts à nouveau. C’était trop tard.

Un homme parmi d’autres. 

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L’amour et l’amour

Avoir tant de choses à exprimer, mais être sans voix.

Les doigts engourdis. Le corps lourd. L’esprit confus.

Voir défiler les tweets. Ce carrousel sans fin. Vertigineux et anxiogène. Les news, les angles, les opinions, les avis, les idées, la résistance, l’humour, la haine et l’amour. Le relativisme géographique, les décisions politiques, le communautarisme, les intérêts économiques, les religions, les guerres, l’analyse micro, la vision macro. La médaille et ses deux faces. Toujours.

Éteindre son écran pour arrêter ce défilement incontrôlable. Mais constater qu’il continue présent. Dans le crâne. Plus que jamais présent. Profondément. Mêlé à des embryons de réflexion. À de vaines tentatives d’explication. À des peurs. À des souvenirs. À ces visages croisés à travers les frontières, les gamins du Mékong, les croyants du Gange, les fantômes aborigènes, la petite fille des Lençois, le vieil homme de l’Altiplano, les enfants mendiants de Tana, les paysans chinois, les sans-abris en face du Delhaize. C’est sans fin. Sans issue.

Le cerveau est une machine à laver infernale. Le tambour ne cesse de cogner les parois. Le linge est plein de sang.

Freiner. Ralentir le flux continu. Se mettre à rêver à la « maison ». Sous ce soleil réconfortant, la mer, l’aridité de l’Alentejo, les ruelles pavées de Porto. C’est ça. Ça doit être ça. Un cap.

Revenir à la réalité et se demander pourquoi. À quoi ça sert ? Quel est le sens de ce que je vais faire aujourd’hui ? De ce que je pourrais dire ou écrire. Quel est l’intérêt même de ces questions ?

Avoir tant de choses à exprimer, mais être sans voix.

L’amour, un gouvernail.

#Bruxelles22032016

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Le détail et le portique de sécurité

Pour Nietzsche, le diable se cache dans les détails. D’autres considèrent que c’est Dieu qui s’y niche. Ou peut-être que les deux s’y livrent une guerre céleste.

Peu importe. Une chose est certaine : il y a de la place dans le plus petit des détails. Mieux. Les détails sont tout. Nous sommes les détails de l’humanité. Sommes-nous pour autant négligeables ?

Mais peu importe. Le méticuleux, le perfectionniste et le zélé savent que le détail révèle l’ensemble. La goutte d’eau en dit autant sur l’océan que la vague. Et même Bouddha est d’accord.

Peu importe. Ce n’est pas là que je voulais aller. C’est le métro qui m’a conduit ici. Un détail dans le métro. De ceux qui dévoilent un tout. Un détail duquel on peut induire une vérité globale. Un semblant de vérité, au moins.

Mais peu importe. Les portiques de sécurité étaient en panne. Donc ouverts. Libérant ainsi le passage à la foule. Un incident courant, mais pas anodin. Ce matin, je me suis arrêté. Figé par ce recul qu’impose la conscience du présent. Mes pieds bétonnés au sol de la station Louise, j’ai observé pendant trois minutes. Une éternité dans l’espace-temps du navetteur, prêt à sanctionner d’un coup d’épaule ou d’un grognement, tout geste qui sort de ce qui est attendu.

J’ai observé cette masse grisâtre d’êtres humains qui s’engouffre dans ces entonnoirs métalliques. Ces bétaillères modernes. Mon corps a vacillé, mais pas mon esprit. La révélation était importante. Je me suis d’abord demandé pourquoi? Et puis, j’ai compris ce tout taillé dans le détail : le monde se divise en deux catégories de personnes.

Il y a ceux qui passent les portiques ouverts sans sourciller. Instinctivement, sans autre geste qu’un léger déhanché pour se faufiler de trois quarts dans ce gouffre. Sans hésiter.

Et puis, il y a les autres. Ceux qui — malgré l’ouverture béante — dégainent machinalement leur badge et le font tout retentir sur la borne. Un geste appris et répété. Pourquoi ne pas le reproduire ce matin ?

Le monde est ainsi constitué de ces deux espèces d’homo sapiens. Aucun jugement de valeur. Juste un détail.

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La tendance et l’exception

Il avait une croyance aveugle: les tendances générales.

Et c’est pour cette raison qu’il adorait les exceptions.

Un statisticien

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Le temps et le barista

Ce matin, j’avais le temps. Alors je l’ai pris.

Je m’installe dans mon hamac et je prends mon bouquin du moment.

La radio crépite au fond du couloir et on distingue à peine la voix nasillarde de la journaliste qui déballe certainement les mêmes nouvelles depuis 6h30. Toutes les demi-heures, la même ritournelle, le même ton neutre: « Sale temps pour les légendes de la musi… ». Je la coupe sans m’excuser et lance un vieux jazz.

« Take Five » de The Dave Brubeck Quartet. Un morceau à 5 temps. C’est la cymbale qui mène le tempo. C’est ce que m’a dit un ami. Lui, il est accro au jazz. Moi, j’y connais rien.

Dehors, c’est l’hiver. Le soleil et le froid s’amourachent pendant les quelques heures qu’offrent la journée. J’aime ce temps. L’air glacial fouette chacune de nos terminaisons nerveuses, pendant que le soleil les réconforte de ses rayons. De l’intérieur de mon cocon, le printemps n’est encore qu’un espoir.

A force de laisser filer mon esprit, j’ai attendu trop longtemps. Je commencerai ma lecture dans le métro. Qui est en retard, d’ailleurs. Je l’attends.

Entre-temps, je lis.

Ces mots me sautent au visage: « (…)le présent est la seule porte de la réalité. (…) Pour éprouver toute l’intensité du moment, (…) il ne faut pas penser au temps qui fut et ne pas redouter le temps qui vient. (…) L’adéquacité… ». C’est évident!

Alors que ces phrases résonnent violemment dans ma tête, je lève brusquement les yeux. Avec la sensation étrange qu’une éternité s’est écoulée depuis que je suis monté dans la dernière voiture du métro de la ligne 2. Mais les mêmes visages se reflètent sur les mêmes petits écrans autour de moi. Je suis rassuré. Ils n’ont pas remarqué mon voyage dans le temps.

L’adéquacité fait toujours écho en moi, lorsque j’arrive chez Starbucks. Un café latte pour me ramener sur terre et lancer le chrono de ma journée.

Corentin – dans cet antre du grain de qahwah, on aime le prénom -, operation manager, termine un échange houleux avec Soraya, chief barista. J’arrive trop tard. Je n’entend que la conclusion de Corentin: « On ne part pas de cette façon. Il faut laisser un temps de laps ».

Un temps de laps

Dans mon crâne, l’adéquacité et le temps de laps se heurtent violemment. Un accident frontal. Un court-circuit. Mes idées prennent feu. Je ne peux rien pour lui. Je dois sauver mon présent. Je n’ai plus de temps à perdre…

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Les soldes et le (ou la) parka

J’adore les soldes. Cet espace d’avancée de l’espèce humaine. Ce moment de partage et de solidarité. Ces instants où l’on peut acheter sans culpabiliser. Dépenser sans se corrompre. Avoir ce que l’on ne veut pas. Posséder beaucoup pour peu.

J’adore les soldes. L’occasion unique de réviser mes capacités en calcul mental, de perfectionner ma perception des couleurs, mes aptitudes en spéléologie en milieu textile, ainsi que ma faculté à slalomer entre des obstacles.

J’adore les soldes. D’ailleurs, c’est en faisant les soldes que je suis tombé à nouveau sur lui (ou elle). Le (ou la, au choix) parka croisé bleu marine en coton léger et à quatre poches frontales, made in Bangladesh. Je l’avais repéré au début de l’automne dans une grande enseigne de la capitale. Bien rangé, sur un beau cintre. Il ne me plaisait pas du tout. Je l’avais même trouvé horrible après essayage.

Comme j’adore les soldes, je suis reparti au combat. Après plusieurs bousculades, sous les cris de bonheur et d’amour d’autres « soldeurs », je l’ai retrouvé. Par hasard, j’avoue. Sous une montagne de vêtements, par terre. Le (ou la) parka croisé bleu marine en coton léger et à quatre poches frontales gisait là.

J’adore les soldes, donc je l’ai pris en main et je l’ai réessayé. Il y avait encore toutes les tailles. La preuve que tant son style que la qualité du tissu laissaient à désirer. Cela m’allait toujours aussi mal. Le S trop ajusté, le M trop flottant. La couleur fadasse. La longueur, aussi. Trop long pour mon mètre 12. Vraiment, je ne l’aimais pas et je n’en avais pas besoin.

Alors, je l’ai acheté. A 40%, ça ne se refuse pas.

J’adore les soldes.

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La neige et la bombe

Le réveil a – comme trop souvent ces derniers temps – été violent et douloureux. La Belgique, une nouvelle fois, paralysée. C’est le branle-bas de combat. Tout le monde est sur le qui-vive. L’alerte est même passée à 4+.

La menace pesait sur le territoire depuis plusieurs jours.  Certains prophètes la pensait imminente. Ils avaient raison.

Les « terroristes » ont une nouvelle fois fait preuve d’une ingéniosité hors normes. Faisant état des moyens démesurés mis à leur disposition.

Cette fois, l’attaque est venue du ciel. Pendant la nuit. Les traîtres.

En masse et dans tous les coins du pays.

La neige a frappé.

Mais, comme souvent, c’est dans ces moments difficiles que l’être humain se dépasse. Les autorités, d’abord, sont déjà en alerte et commencent à penser à réagir. Les spécialistes, eux, se relayent dans les médias pour prodiguer leurs analyses.

Et puis, les gens. Le peuple. Le quidam. Dans de nombreuses régions, la solidarité s’organise et les personnes se rassemblent pour veiller et partager. Pour communier. Sur les routes, mais aussi dans les transports en commun, où l’on se colle les uns aux autres pour se protéger. Se soutenir dans cette épreuve douloureuse.

Malheureusement, c’est aussi l’occasion pour certains de faire resurgir des idées noires. Racistes. Pire, pas gentilles. C’est notamment sur Internet, en commentaire d’articles de presse fouillés, qu’on peut lire ces horreurs.

« Je peux plus voir tout ce blanc », s’insurge Etienne, comptable à la Croix-Rouge, sous couvert de l’anonymat que lui offre son compte Facebook. « On est envahi par ces milliers de flocons, venus du ciel… Pourquoi est-ce qu’on accepte cela chez nous? », questionne Marie-Noëlle, responsable pédiatrique à l’hôpital de Jolimont. Sylvain, fonctionnaire à la commune de Court-Saint-Etienne, semble tout aussi perplexe: « Je ne comprend pas que l’on ne fasse rien pour arrêter cela… On sait que cela peut arriver et on laisse faire! »

La neige a frappé. Je suis la neige.

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